DE L’ILLUSION À LA CLAIRVOYANCE, PRÉVENIR LE DÉSENCHANTEMENT DU TRAVAILLEUR HUMANITAIRE (4)

 

LA DÉSILLUSION DE LA NOUVELLE GÉNÉRATION

 

 

Dans cet article, je veux traiter de la désillusion des jeunes impétrants qui découvrent le terrain après avoir nourri à son égard un certain nombre de croyances telle qu’évoquées dans le premier article de cette série. Ce phénomène désormais précoce est à mettre en parallèle avec le désenchantement qui frappe les « seniors » de l’humanitaire après nombreuses années de service en ONG et sur lequel je reviendrai ultérieurement.

Ici, je veux donc bien parler de ces jeunes ayant intégré le secteur ces dernières années, au sortir de leur cursus universitaire.

Penchons-nous sur ce qu’il se dit de ces générations Y et Z, à ne pas considérer comme un dénominateur commun figé et applicable à chacun mais plutôt comme une grille de lecture : on dit qu’ils sont plus dynamiques et ambitieux que les générations précédentes, soucieux de changer le monde et d’apporter leur pierre à l’édifice, ils ont une meilleure connaissance d’eux-mêmes et une haute estime en leur potentiel; ils cherchent donc assez tôt l’opportunité de l’exprimer dans l’organisation qui va les employer. Les possibles « travers» de ces qualités vont s’exprimer à travers une volonté d’évolution rapide, une certaine impatience, un besoin d’être reconnu à la hauteur de ce qu’ils savent être leur valeur et un goût certain pour la liberté… Puisque forts d’une adaptabilité qui leur permet d’être moins sédentaires que leurs ainés, ils n’hésiteront pas à aller chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent pas dans leurs jobs actuels, jusqu’à trouver (ou pas, au prix de nombreux questionnements et remises en questions désormais précoces) le poste qui leur sied à merveille…

Alors que se passe-t-il pour ces jeunes qui intègrent le secteur humanitaire en espérant avoir un impact ?

 

Dans un article  (1) paru dans le journal Le Monde, Campus, le 03/04/2019, Sarah, vingt-huit ans, exprime pourquoi après cinq ans d’humanitaire, amère et désabusée, elle quitte à présent le secteur pour trouver une nouvelle voie professionnelle.

Sarah évoque précisément les éléments que nous avons abordés comme pouvant être la cause du désenchantement :

  • Les mythes : « L’humanitaire m’est apparu comme une évidence. Je fantasmais ce domaine : partir à l’aventure, me dépasser, être sur le terrain, sauver des vies… » Et le décalage entre la vision projetée du terrain et la réalité : « Au moment où j’écris, je prends la mesure du décalage entre mes idéaux, d’il y a cinq ans et la réalité de mon expérience ».

     

  • L’action remise en question et la réalité d’un milieu plus proche du privé qu’il n’y parait: « Certes, tout n’est pas à jeter et je ne remets pas en question toute l’action des ONG. Beaucoup font un travail remarquable et nécessaire. Mais dans mon monde humanitaire à moi, on se retrouve confrontés à la perte de sens: course à la promotion, ambitions démesurées, compétition entre les gens, harcèlement, heures de travail interminables, pression… » ou encore ce qu’elle appelle les dérives du secteur : « L’observation de certaines dérives m’a achevée : des réunions des Nations unies dans de beaux hôtels cinq étoiles, des heures à débattre de grands principes, à faire des réunions de coordination inutiles, ou à participer à des formations déjà reçues bon nombre de fois. Pis, j’ai eu parfois la sensation de faire face à une posture dominatrice de certaines organisations ».

     

  • L’oubli de soi : « Il y avait presque un culte du surmenage : compétition officieuse entre celui qui restera le plus longtemps, prendra le moins de pauses et dira qu’il est “overbooké”. Autour de moi, on admirait certaines personnes “brillantes” ou “fantastiques”, juste parce qu’elles avaient accumulé les postes à responsabilités dans les plus grandes organisations, où elles avaient passé plus de temps derrière un ordi que sur le terrain. Bien évidemment, je les admirais aussi et ne remettais rien en question : notre travail sauvait le monde et j’y contribuais certainement. Point barre».

     

  • Ce qui l’a mené au burn-out : « Sans m’en rendre compte, je me suis retrouvée à vouloir plus de responsabilités, toujours plus de réussite, comme beaucoup d’autres de mes collègues. Je voulais faire une grande carrière internationale, aux Nations unies. Par ambition, j’étais prête à accepter n’importe quoi. J’ai travaillé des semaines entières jusqu’à trois heures du matin, week-ends inclus. Je voulais être promue manager et ça a marché : je suis devenue la plus jeune manageuse de l’ONG, alors que je n’en avais pas les épaules. Cela m’a conduite au burn-out deux mois plus tard».

     

  • Et pour ultime conséquence, la perte de sens : « Un burn-out, des discussions avec des collègues, des lectures, et l’arrière-goût dérangeant de ces situations qui s’accumulent : la prise de conscience a été un processus de plusieurs mois. Je suis devenue critique de la notion de développement, qui implique que des pays, organisations ou riches individus, aillent en développer d’autres. Comme s’ils ne pouvaient pas le faire par eux-mêmes ! Critique des gros projets humanitaires coûteux, aux impacts limités. Critique d’un système qui ressemble parfois à une grosse machine, avec une hiérarchie bien établie, des salaires exorbitants et ce fameux culte du surmenage. Le plus dur, mais le plus intéressant aussi, a été de réaliser que j’essayais de coller à un modèle de réussite bien établi et que je ne faisais plus de l’humanitaire pour les bonnes raisons. » … « Je ne critique pas l’idée de fond derrière l’humanitaire ; je remets en cause certaines dynamiques nuisibles. Tout cela m’a laissée avec du vide et une question angoissante : si pour moi l’humanitaire a perdu son sens, où est-ce que je vais en trouver ? Comment faire quelque chose qui aide vraiment les gens, dans un environnement respectueux et bienveillant, sans repartir dans une course ambitieuse et déshumanisante ? »

 

On voit bien les leviers qui ont enclenché le mécanisme de la désillusion que l’on pourrait résumer par l’équation suivante : Mythes + Choc+ oubli de soi= perte de sens. Valeurs malmenées par une éthique d’action contestable, bénéficiaires très éloignés ou sans gratitude, sentiment d’efficacité personnelle mis à l’épreuve par le challenge des premiers mois de mission, les raisons sont nombreuses de déchanter aussitôt mis le pied sur le terrain. A cela, se superpose un fort niveau de stress lié aux exigences du métier. Ainsi, assez vite, l’épuisement cède à la désillusion, ayant parfois raison de la motivation. Les apprentis humanitaires voient leurs croyances, une à une, voler en éclats, à l’épreuve du terrain. Et finalement celui-ci ne leur offre ni l’opportunité de développer ce sentiment d’avoir eu un impact ni celui de révéler leur potentiel. Le besoin d’être entendu et accompagné par la hiérarchie n’est pas toujours assouvi, ces derniers -pour certains aux parcours moins académiques- « n’ayant pas toujours le manuel » face à cette nouvelle génération qu’ils peinent à comprendre.

 

L’enthousiasme de ces jeunes se retrouve donc broyé dans la machine avant même qu’il ait pu les aider à servir leurs ambitions… Comment auraient-ils pu pourtant préserver la flamme tout juste allumée ?

Pour qui veut s’investir dans l’humanitaire sur la durée, il faut avant toute chose se prendre en main et entendre qu’il n’incombe à nul autre qu’à soi-même que de veiller sus ses besoins et mesurer ses ambitions. Ceux qui souhaitent se donner la chance d’apprendre, gagner en compétences et évoluer rapidement – ce qui est probablement plus facile ici qu’ailleurs- devront le faire prudemment et en conscience pour ne pas laisser une carrière fulgurante survenue presque à leur insu avoir raison de leur enthousiasme et de leur santé…

Il incombe à chacun de questionner ses croyances ainsi que ses motivations. Et se demander en amont quelles sont les raisons profondes qui le poussent à vouloir s’engager. Savoir ce qui nous anime, c’est éventuellement ne pas trop en attendre de l’extérieur et se concentrer sur ces motivations intrinsèques. Et être au fait de celles-ci, c’est aussi peut-être le moyen que de tenir en bride ce besoin d’avoir des choses à prouver qui une fois « contenu », permet de se fixer des objectifs de travail qui restent réalistes durant le temps de mission.

En se concentrant sur l’ici et maintenant, chacun sera plus apte à se satisfaire de ses nouveaux savoir-faire et des apprentissages dont il bénéficie au travers de chaque nouvelle situation, en prenant bien le temps de les intégrer plutôt que de vouloir plus aller trop vite, au risque tel Icare de « se cramer » les ailes dès l’envol.

La conscience d’être est la clé de l’épanouissement professionnel, qui plus est dans ce secteur où il est si crucial de rester bien à l’écoute de soi, même emporté par l’ivresse des premières missions

Le plus grand défi une fois sur le terrain est bien de parvenir à définir des frontières claires entre soi et son environnement et le jeu en vaut la chandelle, car c’est là le moyen  d’entretenir un rapport sain avec celui-ci tout en préservant son intégrité… Cela permet de ne pas «s’oublier » totalement dans la fonction, ne pas se diluer dans le système et avoir ainsi une chance de se préserver dans la durée

 

 

[1] « En poste dans l’humanitaire, j’avais perdu le sens de mon travail », Le Monde Campus, 03 Avril 2019 Disponible sur : https://www.lemonde.fr/campus/article/2019/04/03/en-poste-dans-l-humanitaire-j-avais-perdu-le-sens-de-mon-travail_5445161_4401467.html

 

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