DE L’ILLUSION À LA CLAIRVOYANCE, PRÉVENIR LE DÉSENCHANTEMENT DU TRAVAILLEUR HUMANITAIRE (7)

 

CONSCIENCE DE SOI et INTELLIGENCE ÉMOTIONNELLE

 

 

C’est donc bien la conscience d’être qu’il faut nourrir. À condition d’être « bien dans ses baskets » car comme déjà abordé, si l’on vient à l’humanitaire pour développer des compétences, pour une carrière à l’international peut-être, pour l’aventure aussi sans doute, certains viennent aussi pour mieux « se trouver ». Il faut dire que l’on se révèle à soi dans cette position du « sauveur  » ou à travers simplement la joie de trouver un sens fort à cette mission que ce soit pour les valeurs que l’on vient y défendre ou pour les challenges surmontés. Et si un sens du « moi » faible peut sembler nous faciliter les choses en nous rendant plus résistant au stress, voire anesthésié dès lors qu’il faut se tuer à la tâche, en réalité, ça n’est qu’un leurre, l’oubli de soi compromettant sérieusement la capacité à durer…

 

Il importe de questionner ses motivations de manière sincère pour identifier ce que l’on cherche à se prouver à soi ou au reste du monde pour mieux gérer les attentes que l’on nourrit quant à une quelconque reconnaissance de l’extérieurJouir de la sensation du travail bien fait est une des motivations intrinsèques de l’Homme pour le travail, mais au-delà de la jouissance à se sentir utile, on espère surtout pouvoir récolter l’appréciation positive de son travail par autrui, le burn-out venant souvent d’ailleurs en partie en réaction à l’absence de reconnaissance attendue…  Voilà pourquoi il est important de savoir nourrir la relation à soi-même en dehors de toute occupation et de toute casquette, et notamment en prévision du retour, j’y reviendrai…

 

Il y a un frein à la conscience de soi sur le terrain qui correspond à la tendance qu’ont les travailleurs humanitaires à « verrouiller » leur état émotionnel, à se déconnecter de leurs émotions. Comme si elles les encombraient, ils préfèrent s’en distancer pour mieux fonctionner dans l’instant : « sur le moment, ils n’ont pas le temps de se pencher sur leurs états d’âme, ils adoptent une attitude protectrice de clivage entre leur tâche technique sur laquelle ils se concentrent dans une attention élective voire passionnée et la situation extérieure qu’ils s’efforcent de ne pas voir ni entendre » (1). Cette stratégie d’évitement peut s’inscrire comme un mécanisme d’adaptation (2) mais à condition, là encore, de veiller à ce que le processus soit fait sciemment. Si poser un voile sur ses émotions permet de mieux affronter le quotidien dans un premier temps, il faut bien veiller à gérer ultérieurement l’émotion qu’on a mise de côté ou « qu’on aura laissé reposer ». Car c’est aussi un leurre de croire que celles-ci ne nous affectent pas d’une manière ou d’une autre rien que parce qu’on l’a décidé… Il peut être utile de s’observer et de se demander comment vit-on ses émotions une fois sur le terrain? Comment s’en détourne-t-on ? A-t-on tendance à se distraire en faisant du sport ou en étant cynique, résigné ou encore à nous anesthésier au travers de comportements addictifs ?

 

« .Les émotions, moi je les mets vraiment de côté. C’est mon travail, je le fais, je le mets en place. (…) Et puis y a aussi le déni, c’est vrai (…) Si encore un peu la peur, parfois, quand tu prends des routes qui ne sont pas sûres. Il faut s’écouter à ce moment là, parce que ça crée un stress bénéfique qui te permet de pas faire d’erreurs, on parle de choses létales, qui concerne ta propre personne. Mais sinon en terme d’émotions, de confrontation de la misère ou d’images compliquées à voir dans certains centres de santé ou dans les camps, je pense que j’étais bien moins sujet à l’émotion, par usure, par répétition. On s’habitue. Ce qui est déroutant, vertigineux. On devrait continuer à avoir un effroi, à être révoltés.»

 

Dans son livre l’intelligence émotionnelle, Daniel Goleman (3) souligne l’importance de développer l’intelligence émotionnelle comme un set de compétences fondamentales qui doivent guider nos pensées et nos actes et ainsi nous permettre d’être en harmonie avec notre environnement. Une grande partie du livre est dédiée à l’importance de développer ces talents dans la sphère professionnelle. Il décline le concept en cinq compétences-clés qui sont:

  • La conscience de soi ou la capacité à comprendre ses émotions, la « clairvoyance » que je préconise tout au long de ces articles;
  • La maîtrise de soi ou autorégulation, la capacité à gérer ses émotions, à gérer ses humeurs, à être constant, ce qui implique de savoir prendre soin de soi et de mettre en place une certaine « hygiène mentale »;
  • La motivation ou les émotions qui se rattachent au plaisir d’apprendre ou à l’atteinte d’un objectif, ce qui nous anime pour nous mettre en mouvement ;
  • L’empathie ensuite ou la capacité à se mettre à la place d’autrui, fondamentale dans la relation à l’autre;
  • Et enfin les aptitudes humaines ou l’habileté dans la gestion des relations.

 

Si chez un individu, la conscience des émotions n’est pas permise, Goleman parle de « surdité émotionnelle». Il affirme que « dans la mesure où nos émotions bloquent ou amplifient notre capacité de penser et de planifier, d’apprendre, de résoudre des problèmes, etc, elles définissent les limites de notre aptitude à utiliser nos capacités mentales innées (…) Et dans la mesure où nous sommes motivés par l’enthousiasme et le plaisir que nous procure ce que nous faisons, les émotions nous mènent à la réussite »(4). Pour Goleman, il s’agit donc de mettre l’émotion au service de l’apprentissage et de la performance, l’intelligence émotionnelle consistant à développer une conscience de soi accrue pour une performance optimisée. Développer son intelligence émotionnelle en mission devient ainsi une compétence à acquérir au même titre que d’autres compétences adaptatives.

Il est donc urgent de « réconcilier » le travailleur humanitaire avec ses émotions, l’encourageant à les appréhender sans les craindre pour les écouter au contraire et les considérer comme de précieuses alliées pour une meilleure efficacité sur la durée.

 

« J’ai découvert sur le tard que je faisais pas de place à mes émotions. J’étais en mode petit soldat avec la grosse carapace, j’etais en mode « j’ai pas mal, je continue, ça va bien, y a pas de soucis, j’peux continuer ». (…) Donc, j’étais pas très à l’écoute… »

 

Parce qu’en effet, les émotions peuvent jouer un rôle d’alerte si l’individu est déjà éprouvé par des symptômes d’épuisement qui risquent progressivement de l’empêcher de fonctionner. Étouffer l’émotion, c’est donc presque une double-peine que l’on s’impose puisque l’on s’empêche de percevoir des indicateurs de notre santé mentale et physique ou messages directement adressés par le corps et la psyché… Il y a donc un juste équilibre entre une insensibilité totale et la crainte d’une hypersensibilité : réprimer l’émotion par crainte d’être submergé à un moment inapproprié permettra certes de mieux répondre à cette situation donnée. Mais il faut apprendre à ne pas se détourner systématiquement de ses émotions par réflexe ou « coping » sans chercher à l’analyser.

 

«  J’étais toujours dans la retenue notamment parce que je considérais que j’étais à des postes où fallait que je le sois par rapport à mes émotions, ça aurait pas été légitime que je dise que moi, j’avais peur alors que ça m’arrivait souvent mais j’étais à un poste où j’pouvais pas le dire. »

 

« J’pense que je vois ça comme un frein pour bien faire son boulot. Ça pourrait avoir un impact sur des décisions que je prendrais. Prendre des décisions sur une base émotionnelle, c’est pas prendre les bonnes décisions, c’est pour ça que j’essaye généralement de me blinder et de poser des éléments rationnels, concrets, ça veut pas dire ne pas être humain. (…) C’est marrant parce que dans ma sphère on m’a dit que je m’étais un peu coupé de mes émotions, que je paraissais moins émotif, moins sensible. J’imagine que c’est ce boulot qui fait ça en étant obligé de gérer des situations qui sont dures d’un point de vue émotionnel, et le fait de se dire « tu dois pas te laisser influencer par ça », à répétition,  t’en viens à couper, tu prends l’habitude de te blinder. »

 

Si là aussi, il faudrait questionner la culture du secteur qui encourage la surdité émotionnelle dés lors qu’elle encourage l’oubli de soi, le changement sera tout aussi facilité par la capacité qu’aura chacun à se prendre en main. Développer la maitrise de soi et les autres composantes de l’intelligence émotionnelle, c’est s’assurer de créer un climat de travail harmonieux et cela passe donc d’abord par notre capacité à développer la conscience de soi. Cela implique de passer d’un état de fuite permanent facilité par « l’abrutissement » par le travail à la reconnexion à soi progressive. C’est grâce à un lien à soi fort qu’on s’assure d’être aligné entre nos valeurs, nos besoins, nos envies et donc d’être plus performant. C’est grâce à un lien à soi fort qu’on est bien plus à même d’avoir des relations à autrui harmonieuses…

Goleman souligne d’ailleurs l’importance de développer l’intelligence émotionnelle pour perfectionner son leadership, les leaders les plus appréciés étant ceux qui savent identifier et gérer leurs émotions pour mieux appréhender toute la complexité du champ relationnel qui incombe à leur fonction (5). Ça sera le sujet du prochain article.

 

 

 


(1) Bierens De Haan B, Sauveteurs de l’impossible, un engagement à haut risque, Belin, 2005

(2) Coping mecanism ou stratégie d’adaptation au stress. Lazarus et Folkman définissent le coping comme «l’ensemble des efforts cognitifs et comportementaux toujours changeants que déploie l’individu pour répondre à des demandes internes et/ou externes spécifiques, évaluées comme très fortes et dépassant ses ressources adaptatives ».

(3) Daniel Goleman, psychologue américain, L’intelligence émotionnelle, J’ai Lu Bien-être, 1995

(4)  Goleman D, Op.cit

(5) Goleman D, Daniel Goleman on Leadership and ThePower of Emotional Intelligence Disponible sur : https://www.forbes.com/sites/danschawbel/2011/09/15/daniel-goleman-on-leadership-and-the-power-of-emotional-intelligence/#2f1ae5e06d2f

Voir également https://www.nytimes.com/2015/04/12/education/edlife/how-to-be-emotionally-intelligent.html

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